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Etre présent(e) pour ses enfants… C’est la qualité qui compte, pas la quantité ? Par Jérôme de Bucquois

Jérôme de Bucquois

Etre présent(e) pour ses enfants…

C’est la qualité qui compte, pas la quantité ?

Evening-debate organisé par le Forum européen des Femmes

avec Jérôme de Bucquois,

psychologue clinicien et psychothérapeute familial

http://www.jeromedebucquois.com

Devant un public où les couples sont notoirement bien représentés – importance du rôle du père oblige – le conférencier commence par exposer certaines recherches qui mettent en évidence l’importance de la relation mère-enfant chez le tout petit. Le besoin de contact est vital pour l’enfant… … vital au sens propre, comme le montre l’expérience menée par Frédéric II de Hohenstaufen au XIIIème siècle. Parlant six langues, et désireux de savoir quelle était la langue que l’homme parlait spontanément : latin ? grec ? hébreux ?… le souverain confia un groupe de bébés à des personnes qui avaient pour mission de subvenir à tous leurs besoins matériels sans jamais leur adresser la parole. Même bien soignés, les enfants n’ont  jamais parlé dans aucune langue, et ils ne tardèrent pas à dépérir. Aucun ne survécut. Plus près de nous, en observant, dans des orphelinats et des hôpitaux psychiatriques, des enfants dont les parents étaient morts pendant la 2ème guerre mondiale, René Spitz a élaboré la théorie de l’ « hospitalisme ». L’enfant qui, après environ 6 mois de relations positives avec sa mère, est séparé de celle-ci, commence par manifester de la tristesse, puis de l’indifférence ; il va successivement perdre du poids, cesser de se développer, refuser les contacts, souffrir d’insomnies, attraper toutes sortes de maladies par baisse de son immunité, cesser totalement de se mouvoir. S’il reste éloigné de sa mère pendant plus de quatre mois il tombe dans une dépression qui peut aller jusqu’à la mort. Pour chercher une confirmation scientifique à ces observations, John Bowlby, puis sa disciple Marian Ainsworth, ont testé les relations mère-enfant dans différents pays et situations, et conclu que l’absence ou la présence de la mère dans la toute petite enfance exerce une influence durable sur le sentiment de sécurité de l’enfant. Si au préalable il a établi avec sa mère une bonne relation d’attachement, il est sûr de lui, autonome, il supporte bien la séparation momentanée, et se montre content de retrouver sa mère. Dans le cas contraire, il souffrira d’angoisse à divers degrés, jusqu’à la psychose dans certains cas. Les recherches précisent à la fois que ce sentiment de sécurité – ou d’insécurité – perdure jusque chez l’adulte, et que dans 70% des cas il concorde avec une attitude d’insécurité chez la mère. La famille, premier lieu de la socialisation L’attachement à la figure parentale commencerait, selon certains, vers trois mois; pour d’autres, dès la naissance. Si l’enfant ne s’est pas attaché à la mère avant six mois, il lui sera beaucoup plus difficile par la suite de s’attacher aux autres, de comprendre leurs émotions et les siennes propres ; il pourra même devenir asocial. On pense souvent que la crèche rend l’enfant plus sociable. C’est plutôt l’inverse : si l’enfant établit de bonnes relation avec les autres, c’est qu’il est sûr que sa mère va revenir, qu’il jouit d’un bon attachement avec elle. C’est d’abord dans la famille que s’apprennent les compétences sociales et relationnelles. Dans un premier temps, c’est surtout la mère qui compte Durant les six premiers mois, c’est indéniablement la mère qui compte le plus ; pas seulement – comme le pensait Freud – parce qu’elle est la nourrice : on l’observe dans différentes cultures, en Afrique, ou dans des modes de vie collectifs comme dans les kibboutz israéliens, et même si l’enfant est confié à une nourrice. Le père compte aussi, mais en deuxième place, tout du moins les six premiers mois. Jusqu’à trois ans, l’attachement avec la mère se renforce si l’enfant passe la nuit sous le même toit qu’elle, et il contribue au sentiment de sécurité. Et du père, l’enfant apprendra l’altérité, l’ouverture à l’autre. Dans l’idéal, l’enfant devrait donc pouvoir passer auprès de sa mère les six premiers mois, voire la première année. Ceci dit, le mode de garderie où l’enfant n’a à faire qu’à une seule personne – même si elle ne peut remplacer la mère – est préférable à la crèche où s’alternent plusieurs personnes différentes. La qualité de la présence Crèche ou pas crèche ? Là n’est pas l’essentiel, selon le conférencier. Le plus important est la façon dont les parents vivent le fait de confier leur enfant à une garde. Des erreurs, tous les parents en commettent, ce n’est pas irréparable. Le plus dommageable pour l’enfant est l’angoisse des parents qui n’acceptent pas les conséquences de leurs décisions. Parfois ils se sentent coupables d’être absents trop longtemps et s’efforcent de le compenser en gâtant leur enfant ; ou ils fixent leurs attentes, pour les rares moments qu’ils vont passer avec lui, à un niveau si élevé que la moindre contrariété prend des allures de catastrophe ; ou ils renoncent à toute autorité pour ne pas gâcher les moments passés ensemble : d’où, chez l’enfant, manque de sécurité, ou même angoisse. Le nouveau-né est comme un buvard, qui absorbe toutes les émotions de son entourage ; si les parents sont perturbés, les enfants le reflètent. Une fois une solution choisie et assumée, les parent doivent se sentir en paix, être confiants dans ce qu’ils font, car cette confiance sera transmise aux enfants et aura un effet déterminant sur leur sentiment de sécurité. Il est important, pour les parents, de s’assumer comme parents, comme éducateurs. La confusion des genres et des rôles, fréquente aujourd’hui, est dommageable pour l’enfant, elle l’empêche de se structurer. L’enfant ne sera jamais le confident de son parent, ni son thérapeute, ni son « copain », cela ne produirait que de l’angoisse chez l’enfant. Les parents ne doivent pas projeter leurs propres problèmes sur les enfants. Le parent reste un éducateur, le premier éducateur. Et cela tout au long de la vie des enfants, comme le rappelle Philippe Jeammet dans son livre « Pour nos ados, soyons adultes ». Nous ne sommes pas déterminés par nos gènes… … ni par notre petite enfance, ni par les erreurs de nos parents, ni par les premières années de notre vie, comme on l’a souvent dit à la suite de Freud, ou de Fitzburg Dodson, auteur du petit livre bien connu « Tout se joue avant six ans ». Actuellement les choses apparaissent bien plus nuancées. Et, comme y a insisté à plusieurs reprises le conférencier, même si les influences qu’il a évoquées sont indéniables, rien n’est jamais joué définitivement, rien n’est impossible à résoudre. Il est toujours temps pour les parents de rectifier une attitude envers leurs enfants. Et tout enfant ou tout adulte qui arrive à exprimer de façon cohérente ses conflits et ses insécurités, avec l’aide d’un professionnel si nécessaire, peut parfaitement les surmonter.

Des idées issues du débat

Comme on pouvait s’y attendre vu l’intérêt du sujet, l’exposé de M. de Bucquois a suscité de nombreuses réactions du public. A côté des commentaires, par exemple sur le besoin de traiter chaque enfant de façon différente car de fait ils sont tous différents entre eux, des question ont été posées sur la façon d’améliorer la qualité de la présence auprès des enfants quand manque le temps, la quantité, sur la manière de concilier négociation avec les enfants et autorité, de se faire obéir sans baisser les bras. Le conférencier a donné une série de suggestions, pour la plupart tirées de sa propre expérience et des  ouvrages de Dodson ; à titre d’exemple : ne jamais humilier l’enfant, ne pas le menacer, ne pas lui extorquer de bonnes résolutions par la force, ne pas fixer de règles inadaptées à l’enfant. Si on n’a pas l’intention de faire appliquer un ordre il est préférable de pas le donner, il faut se tenir à ce qu’on a annoncé. Par exemple, ne pas menacer l’enfant de l’envoyer à l’orphelinat. Dès le début il faut être cohérent et vrai. Il faut également rester soutenant, comprendre sans mettre trop de pression, tenir compte de la situation de chaque famille, de chaque moment, du caractère de chaque enfant, sans vouloir trouver de solutions toutes faites et de portée générale ou de durée illimitée. Le difficile équilibre entre exigence et confiance pourrait se résumer dans le titre d’un des livres de Dodson : Aimer sans tout permettre.

A suivre

Jérôme de Bucquois apporte donc des éléments de réponse à des questions bien trop vastes pour les épuiser en une soirée. Comme il nous en a averti dès le départ, les psychologues sont loin d’être toujours d’accord entre eux.  Et sans doute aurons-nous l’occasion de revenir sur le sujet, en variant les points de vue et les angles d’approche, en échangeant de bonnes pratiques, en approfondissant certains aspects de la question absence-présence, quantité-qualité.

Ana Gonzalo et Gabrielle Chabert